Rebecca Ruiz
Largement abordée par la recherche scientifique suisse et internationale, la question de la consommation d’alcool des jeunes est régulièrement relayée par les médias, sans doute en raison de l’évolution inquiétante du phénomène. Plusieurs enquêtes récentes soulignent en effet la consommation excessive d’alcool par une population très jeune impliquant notamment des hospitalisations, de même que l’existence d’une corrélation évidente entre une telle consommation et des actes de violence. Il apparaît donc clairement que la prévention de la violence juvénile passe notamment par des actions ciblées visant à diminuer la consommation d’alcool.
L’enquête « Health behaviour in school-ages children » (HBSC) menée en Suisse par l’ISPA[1] en 2006 auprès de 9791 élèves âgés de 11 à 15 ans a montré qu’une proportion importante de jeunes entre 14 et 15 ans consomment de l’alcool régulièrement : 35% déclarent boire de l’alcool au moins une fois par mois et environ 17% consomment de l’alcool au moins chaque semaine. Les garçons sont proportionnellement plus nombreux à consommer régulièrement de l’alcool. En outre, la statistique médicale de l’Office fédéral de la statistique (OFS) en 2009[2] relative aux hospitalisations à l’adolescence montre que les cas d’ivresse ont quintuplé entre 2002 (126 cas) et 2009 (614 cas). Alors qu’en 2002 on comptabilisait le plus de cas chez les 18-19 ans, en 2009, plus de la moitié des cas d’ivresse sont le fait d’individus de 15 ans ou moins (380 cas sur 650). Les lésions contractées lors d’une agression ont quant à elles plus que triplé, passant de 200 hospitalisations en 2002 à 666 en 2008 (+233%). Les admissions se font dans 92.5% des cas en urgence, majoritairement durant le week-end (68.8%).
Au-delà de répercussions à moyen et long terme (une consommation précoce, dès 12 ans, étant fortement corrélée à une consommation excessive à la fin de l’adolescence ou à l’âge adulte), la consommation d’alcool excessive peut induire des conséquences immédiates, parfois dramatiques : violence, accidents, délinquance, etc. En Suisse, sur l’ensemble des actes violents impliquant des jeunes, 25 % (bagarres individuelles) à 50 % (bagarres entre groupes) des agressions chez les garçons et jusqu’à 30 %, voire 70 % chez les filles sont dues à l’alcool[3]. Par ailleurs, une étude réalisée entre 2003 et 2006[4] au service des urgences du CHUV a montré que 24,7% des blessés avaient bu de l’alcool dans les six heures précédant la survenue de leur traumatisme. Parmi eux, 33,3% buvaient fréquemment (au moins une fois par mois) d’importantes quantités d’alcool en une seule occasion, et 13,1% étaient des buveurs à risque.
Interpellés par ce phénomène et ses conséquences (individuelles, collectives et sociétales), les pouvoirs publics communaux et cantonaux ont développé ces dernières années des mesures de prévention de la consommation d’alcool adressées particulièrement aux mineurs, cette catégorie de la population représentant un public-cible prioritaire en matière de santé publique.
Parmi ceux-ci la Ville de Zurich (Direction de police et services de santé) a mis sur pied il y a quelques mois, dans le cadre d’un projet-pilote, un centre de dégrisement avec surveillance médicale (Zentrale Ausnüchterungsstelle – ZAS).
Le but recherché par le projet zurchois est de placer en garde à vue et de soumettre à des soins médicaux toute personne interpellée en état d’ébriété avancé sur l’espace public et dont le comportement pourrait être dangereux pour lui-même ou à l’égard de tiers, à des fins préventives. En cas de problèmes de santé urgents, l’individu concerné est transféré à l’hôpital. Si des mineurs sont en cause, des entretiens sont établis avec les parents chargés de les récupérer, un suivi médical étant assuré une semaine après l’événement. Particularité du projet zurichois, la prise en charge médicale des individus est payée par eux-mêmes ou par les parents dans le cas de mineurs (les factures vont de 600 francs à 950 francs, les frais étant pris en charges par l’assurance-maladie sitôt que l’état d’intoxication exige un transfert à l’hôpital).
Après quelque mois de fonctionnement (octobre 2010), un premier bilan a été établi et a révélé que le ZAS zurichois, ouvert durant ses premiers mois d’existence de fonctionnement du vendredi à 22 heures jusqu’au dimanche à 15 heures, a accueilli en six mois 316 hommes et 50 femmes de 15 à 69 ans (près de 29% avaient entre 18 et 24 ans). En moyenne, le ZAS a donc pris en charge une moyenne de 13 personnes par week-end (avec un maximum de 25 personnes par week-end). S’appuyant sur les chiffres relatifs au taux de remplissage du ZAS, la Ville de Zurich a reconnu l’utilité d’une telle structure, en relevant notamment le délestage des services d’urgences hospitaliers.
Actuellement à Lausanne, les individus interpellés en état d’ébriété troublant la tranquillité et l’ordre publics sont conduits à l’hôtel de police où ils séjournent dans une cellule le temps nécessaire à leur dégrisement (sous la surveillance active de caméras de vidéosurveillance). Les mineurs, quant à eux, sont raccompagnés par la police à leur domicile, sans suivi médical ultérieur.
Observant un manque dans la chaîne de prise en charge actuelle (entre les cellules de police et les services d’urgence accueillant les cas d’alcoolisation massive nécessitant des soins médicaux), estimant par ailleurs que la situation ici décrite pourrait être améliorée d’un point de vue sanitaire, préventif et éducatif, nous demandons à la Municipalité :
D’étudier l’opportunité de compléter la chaîne de soins existant à Lausanne, en s’inspirant du concept zurichois de centre de dégrisement, dans une approche de santé publique et de prévention des incivilités et violences liées à une consommation excessive d’alcool, en collaboration directe avec les services de santé publique cantonale.
Concrètement, le pilotage et la gestion d’un tel centre devraient être assurés par la Police municipale lausannoise (PML), par la PMU et par les services d’urgences et d’alcoologie du CHUV (qui mettrait par exemple à disposition des médecins en formation et du personnel soignant spécialisé pour assurer le suivi médical)[5]. Aussi, nous demandons à la Municipalité d’approcher le Conseil d’Etat pour entamer une réflexion conjointe autour de la nécessité d’un tel projet, de sa mise en œuvre ainsi que de son financement.
Au final, la structure ici envisagée doit permettre de décharger les services des urgences du CHUV de la prise en charge de certaines personnes ne nécessitant fondamentalement qu’une surveillance médicalisée en optimisant leur prise en charge mais aussi d’écarter momentanément de l’espace public des personnes dont le comportement présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.
Les déterminations quant au lieu, à la taille et aux horaires d’ouverture d’un tel centre se feront sur la base d’une réflexion commune à la PML et aux différents services du CHUV évoqués, en se basant notamment sur les chiffres des admissions au CHUV durant les fins de semaine pour cause de consommation massive d’alcool ne nécessitant pas une prise en charge médicalisée trop avancée.
Une contribution financière permettant de couvrir une partie des frais engendrés par la prise en charge médicale et les soins prodigués doit être envisagée, après examen et évaluation de la valeur préventive d’une telle facturation. Pour ce faire, il s’agira d’attendre l’évaluation scientifique finale qui sera faite du projet-pilote zurichois et, le cas échéant, d’étudier les implications juridiques de cette mesure financière qui nécessiterait sans doute la création d’une base légale autorisant la facturation d’un montant, même symbolique. Dans le cas des mineurs, il faudrait plutôt miser sur la transformation de cette somme en un travail d’intérêt public, sans doute plus utile d’un point de vue éducatif que la facturation d’une montant qui retomberait dans de nombreux cas au final sur les parents.
Lien vers le communiqué: Consommation excessive d’alcool : tout le monde en parle… Le PS propose
[1] Thélin, R. (2006).
La consommation d’alcool des jeunes et de leurs pairs, Enquête HBSC. Lausanne : SFA-ISPA.
[2] Publication : Novembre 2010.
[3] Kuntsche, E., Gmel G., Annaheim, B. (2006). Alkohol und Gewalt im Jugendalter Gewaltformen aus Täter- und Opferperspektive, Konsummuster und Trinkmotive. Eine Sekundäranalyse der ESPAD-Schülerbefragung. Lausanne : SFA-ISPA.
[4] Kuendig, H. (2009). Empty glasses and broken bones, Thèse de doctorat. Stockholm : Department of public health sciences.
[5] La police municipale de Lausanne a développé de manière satisfaisante depuis 1999 des partenariats avec le centre interdisciplinaire des urgences du CHUV, le service psychiatrique de liaison du CHUV, l’hôpital psychiatrique de Cery, l’Unité de médecine des violences du CHUV, le centre de consultation psychiatrique de Chauderon ainsi que l’hôpital de l’enfance. D’ailleurs, en novembre 2010 le corps de police lausannois s’est vu récompensé pour cette collaboration par un prix du concours « Excellence publique» décerné par la Société suisse des sciences administratives et par l’Institut de hautes études en administration publique. De fait, une collaboration autour d’un projet de centre de dégrisement piloté conjointement par la PML et les services de santé précités devrait donc pouvoir se développer de manière fructueuse.