
Grégoire Junod, président du groupe socialiste au Grand conseil
400’000 personnes vivent avec un revenu inférieur à 3’500 francs par mois. Est-ce à dire qu’en Suisse, royaume du dialogue social, pays riche s’il en est, nous ne sommes pas parvenus à éradiquer les bas salaires ? Et si oui, quelles en sont les causes et les remèdes ?
Premier constat. Les conventions collectives ont fait leur preuve dans notre pays. Le plus souvent, elles se révèlent un instrument efficace pour règlementer les conditions de travail à travers des accords spécifiques à une branche économique ou à une entreprise. Mais l’exercice atteint aussi ses limites. En 2007, les ouvriers du bâtiment furent contraints d’engager une grève pour obtenir le renouvellement de leur convention collective ; la société suisse des entrepreneurs voulait la passer par pertes et profits. Régulièrement, les syndicats se heurtent à des associations professionnelles ou à des entreprises qui refusent d’entrer en négociation.
Les conventions collectives ne couvrent ainsi qu’un travailleur sur deux. Et encore, toutes ne prévoient pas de salaire minimum. Seul un tiers des employés bénéficie aujourd’hui d’une telle protection. Pour les autres, c’est la loi du marché qui s’applique. Conclusion : au royaume du dialogue social, les salaires minimaux négociés chaque année entre syndicats et patronat ne concernent qu’une minorité d’entreprises et de salariés !
Second constat. Malgré d’importants progrès, les rapports partenariaux n’ont manifestement pas permis de mettre fin aux bas salaires. Une réalité encore bien présente, en particulier pour les femmes, dans la restauration, l’hôtellerie ou encore le nettoyage par exemple. Nombre de familles se trouvent ainsi contraintes, malgré l’exercice d’une activité lucrative, de recourir à l’aide sociale.
L’Union syndicale suisse a décidé de se saisir du problème. Alors que l’on votera en mai dans le canton de Vaud, elle vient de lancer une initiative populaire fédérale demandant l’introduction d’un salaire minimum légal : 22 francs de l’heure, environ 3’800 francs par mois. Parallèlement, le texte invite la Confédération et les cantons à développer les conventions collectives de travail. Le salaire minimum doit donc constituer un socle sur lequel bâtir des accords de branche ou d’entreprise.
Le centre patronal vaudois a déjà dit tout le mal qu’il pensait de la proposition. Il s’y oppose comme il refuse l’introduction de prestations complémentaires pour les familles dont le revenu est insuffisant pour vivre. A croire que le problème des « working poor » peut attendre et n’engage pas la responsabilité des entreprises !
A défaut de proposer des solutions, il n’hésite toutefois pas à formuler des mises en garde : l’initiative syndicale menacerait le partenariat social et provoquerait un nivellement des revenus vers le bas. A tort. Dans tous les pays qui cultivent une forte tradition de dialogue social, salaire minimum et négociation par branche se complètent parfaitement. Pourquoi en irait-il autrement en Suisse ?
Quant au nivellement vers le bas, la menace revient chaque fois qu’il est question d’augmenter le salaire de base dans telle ou telle convention collective. L’adage ne s’est pourtant jamais vérifié.
En réalité, dans la plupart des cas, dans la majorité des entreprises, l’introduction d’un salaire minimum ne changera rien. Mais pour environ 10% des salariés, les plus vulnérables, elle vaudra son pesant d’or à la fin du mois. Enfin. Car tout travail mérite un salaire décent.
Article paru le 31 mai 2010 et actualisé en février 2011
Thèmes: initiative, junod, salaire minimum, uss